Corrida : une mort censément « cultivée »…

Photo Boni Montzi – FreeImages

Pour nos pauvres taureaux et taurillons, face aux yeux aveuglés du gamin élyséen, leur mort est censément « cultivée »…

La présente déclaration du bambin chéri des riches date de mai 2017 (peu après son accession au vain trône de papier), mais elle continue de hanter la Macronie enchantée, car l’horreur du sujet a malheureusement une trop longue histoire.
Déjà, à Rome, l’arène du Colisée était un lieu éminent de la « culture » antique, entre pugilats de gladiateurs et dévoration des minorités (pas que chrétiennes d’ailleurs…) par des fauves précédemment affamés à l’occasion — lesquels étaient eux-mêmes maltraités et massacrés en masse par pur « loisir », devant un public « éduqué » alors en pleine transe primitive et quasi religieuse. De même, toutes les provinces romaines singeaient les manies sanguinolentes de la capitale, sans jamais réussir à rivaliser en quantité. Ce sont d’ailleurs lesdits « barbares ontologiquement incultes et illettrés » qui ont mis fin à ce genre de spectacle ahurissant : les « jeux du cirque » leur paraissaient désolants pour la vraie civilisation.

Certes assez frustes au premier regard, les envahisseurs germaniques, hunniques puis slaves du « Saint empire universel » étaient sur ce point précis, tout du moins, autrement plus sages que les citoyens gréco-latins, prétendument bien plus raffinés, avancés et éclairés sur le plan culturel.

De nos jours, nous avons droit à la corrida qui est la digne héritière de cette boucherie cérémoniale. Les édiles languedociens (voire camarguais) se prétendent d’abord énamourés des bêtes ensanglantées (bovidés, mais aussi équidés) puis embrassent leurs bourreaux souriants, ces matadors qui pérorent avec tant de bêtise bravache dans leurs « habits de lumières », de vrais bijoux textiles vite souillés de lymphe et d’hémoglobine, elles-mêmes mêlées à une bouillie composée de sueur et de terre sableuse.
Comme très souvent, l’étalage du luxe le plus soigné n’empêche donc ni la vulgarité, ni la brutalité, ni l’infamie, ni la crasse : ici, nous contemplons la téléréalité des sœurs Kardashian en version gore…
En fait, la tradition tauromachique n’est que l’excuse, aussi vénielle que facile, pour perpétuer la sauvagerie de nos bas instincts ; les animaux qui en sont victimes manifestent souvent plus d’humanité que nous dans leur regard hagard entre effroi et détresse.
Ainsi, selon le dithyrambe ridicule du leader orléaniste qu’est le nouveau Giscard au petit pied, leur souffrance serait la nécessaire matière première d’un art noble, quand la réalité brute de la lente torture infligée par les picadors (vue autant que vécue par les victimes bovines, par les « acteurs dits artistes » en charcuterie et par les spectateurs complices assumés du massacre) est bel et bien ignoble.



Une citation attribuée en série à bien des nazis (dont le fameux Goebbels, ministre odieux de la propagande et du cinéma « populaire »), est explicite sur les motivations assassines des pervers spécialisés en exhibition sanglante : « Quand j’entends le mot “culture”, je sors mon revolver ». Nos fous actuels, plus habiles que leurs prédécesseurs pour dénaturer le sens des mots, sortent leurs épées de tripier et prétendent ensuite que c’est de la grande culture, alors qu’ils en tuent l’essence humaniste en vérité.
Pour eux, la mort est comme la plus belle danseuse du Bolchoï et ils sont les chorégraphes amoureux de cette étoile de ballet russe, pourtant tournée pour nous en horrible Carabosse de Septimanie.
Carmen, la femme fatale imaginée par le romancier Mérimée et magnifiée dans l’opéra de Bizet, chantait « toréador, prends garde ! » au toréro borné qu’elle voulait séduire. Cependant, la sublime rebelle au patriarcat brutal des machos méditerranéens aurait plutôt dû le dire pour mieux lui cracher dessus avec mépris. Autres temps, autres mœurs : on ne refait pas l’histoire, sans compter les historiettes érotiques…
Au lieu de cela, de nos jours « démocratiques et raisonnables », le puéril Dauphin, tout confit dans son arrogance de petit parvenu impatient, nous balance son ode mal écrite aux fiérots viandards de l’arène. Présents en grand nombre dans l’assemblée électorale, les amateurs de zoocide orchestral applaudissent vite à tout-va le pantin présidentiel des oligarques puis nous autres, les naïfs en compagnonnage animal, recevons la déclaration provocatrice comme un crachat en pleine figure.
Ainsi, par un pareil message, empreint de désinvolture meurtrière et d’indifférence inhumaine, les valeurs de compassion sont inversées en une symbolique criminelle sans jamais en avouer la vilenie ou l’insincérité.
Le noir devient blanc, le rouge du sang mortellement versé devient le vert de l’espérance vivifiante et la vile novlangue des aficionados (tous réunis avec morgue dans leurs associations « taurines » pour alcooliques finis par la sangria) ne veut plus rien dire, mis à part le mensonge.
L’hypocrisie est dit-on l’hommage du vice à la vertu. À l’évidence, malgré son manque cruel d’expérience politique, notre divin Infant Emmanuel, comme tant de ses prédécesseurs inutiles et oubliables, est très doué pour ce genre d’hommage envoyé à la foule déchaînée et haineuse.
Pour le Prince d’un moment, faire souffrir donne du plaisir…
À lire sur La Provence.



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