Manger tout en ayant bonne conscience, est-ce possible ?

Image capturée sur le site d'Usbek & Rika

Aujourd’hui, ça l’est devenu. Grâce à l’idée lumineuse de Daniel, un artisan boucher-charcutier, il est dorénavant possible de manger de la viande issue de ce qu’on appelle désormais la boucherie éthique. Voilà un syntagme qui fait rêver. Autour de lui, certain·e·s antispécistes et les omnivores conventionnel·le·s se sont réconcilié·e·s. Les premier·ère·s semblent satisfait·e·s puisque l’éthique est de la partie et les second·e·s se sentent enfin déculpabilisé·e·s de la tuerie de masse opérée pour assouvir leur faim sans fond…

Mais, c’est quoi une boucherie éthique ? Car reconnaissez qu’il est complètement antinomique d’apposer deux termes tels que « boucherie » et « éthique ».

Depuis plusieurs années, des associations de défense de la vie animale révèlent à cadence soutenue les conditions de vie et de mise à mort effroyables que nous imposons aux autres animaux afin de pouvoir nous régaler de leur chair, pour ne pas écrire de leur cadavre. On est tou·te·s tombé·e·s de notre branche, crétin·e·s que nous étions de croire que tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes… Abreuvé·e·s par les publicités fallacieuses des industriel·le·s du secteur, on en avait oublié que pour manger un steak, il fallait avoir tué un être. Enfin, non, on n’était pas aussi pauvres d’esprit, mais on supposait sincèrement que l’élevage, ça ressemblait aux rares troupeaux dans les prés et que les animaux heureux d’avoir été nourris et bien soignés, faisaient don de leur corps pour sauver la gastronomie « à la française »…

Nous avons donc tou·te·s été horrifié·e·s quand les premières vidéos sont sorties et nous ont appris qu’on se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Inséminations forcées, caudectomies à vif, rognages ou limages des dents — toujours à vif —, castrations — encore à vif —, écornages — quasi toujours à vif —, mises bas répétitives, désenfantements des mères animales, promiscuité, isolement, enfermement, entraves, broyage ou gazage de nouveau-nés, femelles gestantes éventrées, électronarcoses en série, poubelles des élevages dégueulant de corps morts ou d’êtres encore vivants en train d’agoniser… Notre « humanité » — au sens de bienveillance — venait d’en prendre un sacré coup. Et je n’ai même pas évoqué tous les traitements génétiques — dignes d’un docteur Frankenstein — auxquels nous avons soumis les êtres animaux pour qu’ils grossissent plus vite et/ou produisent plus en un temps record. Manipulations qui en ont fait des animaux handicapés presque incapables de se mouvoir… Et je ne vous ai pas dit non plus que quasi tous ceux qui meurent pour assouvir notre faim de puissance et de supériorité sont tués alors qu’ils ne sont encore que des enfants…

On s’est tou·te·s indigné·e·s devant tant de maltraitance et d’inhumanité. Comment les méchant·e·s éleveur·euse·s pouvaient-il·elle·s infliger de telles horreurs à des êtres aussi doux et dociles ? À chaque fois, pareillement à nous, eux·elles-mêmes s’offusquaient des images divulguées et nous adjuraient de les croire quand il·elle·s nous affirmaient qu’il ne s’agissait en réalité que de faits rarissimes montés en épingle par ces anarchistes d’antispécistes. Devant la fréquence des vidéos cauchemardesques, des témoignages d’ancien·ne·s employé·e·s, on a commencé à douter et demandé à visiter leurs exploitations, à exiger la fin des cages et des pratiques les plus cruelles et à ce que des caméras soient installées dans les abattoirs… Tout a été refusé. On en a vite déduit qu’il·elle·s se foutaient du « bien-être » animal comme de leur première chaussette et n’étaient finalement que des barbares ! Nous, on ne voulait pas manger de ce pain-là ! Scandalisé·e·s par tant d’indifférence de leur part, comme un seul homme, on s’est donc tou·te·s mis·es à manger des cadavres fermiers ou bio — dans notre tête… Ben oui, parce que pour pouvoir continuer à bâfrer sans remords, il fallait vivement qu’on trouve un arrangement avec notre conscience, comme imaginer qu’il était possible que des milliards d’animaux soient bien traités, aient accès à l’extérieur et soient abattus sourire aux babines dans des unités à taille humaine vachement soucieuses de leur « bien-être ». Comme tous les contes de fées, on y a cru un petit moment, jusqu’à ce que ces empêcheurs de tourner en rond que sont les antispécistes reviennent à la charge et nous mettent le nez dans notre tartuferie crasse. Bio, pas bio, fermier, pas fermier, ne voilà-t-il pas que c’est du pareil au même — nouvelles vidéos à l’appui !

Alors, comment faire pour continuer sans rien changer ? Ça devenait de plus en plus épineux de tenter de légitimer son goût pour le cadavre-chair. Tout le monde — même le·la dernier·ère des sot·te·s — avait bien compris qu’il n’y avait plus rien de moral à consommer cette chair morte. Le malaise s’invitait à nouveau à table…

C’est là qu’interviennent Daniel et son équipe, des espèces de génies — je crois qu’on peut les appeler comme ça —, qui ont eu l’idée d’imaginer, puis de créer, une boucherie qui soit éthique. Oui, oui, vous avez bien lu : une boucherie ÉTHIQUE. Tout comme on a à peu près réussi à revêtir les guerres d’un voile d’acceptabilité en les rendant plus « propres », presque aseptisées, il·elle·s ont fini par mettre au point un concept de boucherie qui rassemble à nouveau.

Grosso modo, on va pouvoir continuer à manger de la chair animale, mais sans tuer… Il va quand même falloir faire quelques sacrifices. Par exemple, les amateur·rice·s d’abats en tout genre trépignent un peu, pour un court moment du moins : c’en est effectivement fini des cœurs, foies, intestins, reins et autres viscères. Pour s’en repaître, attendre la mort naturelle de l’animal s’impose encore, bien que l’équipe travaille d’arrache-pied à trouver une solution. Mais, pour le reste, on ampute, on prélève par-ci par-là un filet dans un muscle, on raccommode et on appareille ! Tout le monde y trouve son compte. Les consommateur·rice·s se sentent à nouveau heureux·euses de manger sans arrière-pensée et les animaux peuvent vivre leur vie jusqu’au bout sans trop de difficultés… Jocelyne Porcher, l’oreille basse, est mortifiée de ne pas y avoir pensé en premier et Paul Ariès en a perdu son verbe, c’est vous dire !

Reconnaissez qu’il fallait oser ! Comme quoi, l’homme peut être capable de grandes choses quand il le veut vraiment. Alors, hypocrisie, vaste fumisterie, viande du futur ou libération animale, cette boucherie éthique ? Faites-vous votre idée ici.

Source : https://lamoucheaucarreau.wixsite.com/website/accueil/manger-tout-en-ayant-bonne-conscience-est-ce-possible

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